André Boucher, Frère Xavier,

Martyr de l'Apostolat

Son enfance

 

André Boucher vit le jour le 3 août 1920 à Cheniménil (Vosges).

Ses parents sont Maurice Boucher (1883-1944), qui fonda et dirigea la filature de Cheniménil et dont le nom figure sur le monument aux morts de Cheniménil, et Thérèse Schwindenhammer (1886-1969), originaire de Raon-l’Étape (Vosges) où son père dirigeait la papeterie familiale de Mettenett.

André Boucher avait une sœur : Françoise (1912-2010), devenue Mme Antoine Hommell (1902-1984), et deux frères : Louis (1913-2011), chanoine du diocèse de Saint-Dié, et Georges dit Do (1918-1952), directeur de la filature de Cheniménil.


Après l'école primaire de Cheniménil, il fréquenta le collège de La Malgrange à Nancy (Meurthe-et-Moselle), où il reçut sa confirmation en 1932, avant de rejoindre le collège Saint-Joseph d’Épinal.  Il passa ensuite ses vacances deux ou trois années auprès du curé d’Escles, un petit village des Vosges, près de Darney.

Membre des Scouts à Épinal, il participa à une colonie de vacances durant l’été 1936 auprès de pères franciscains, puis fit un voyage en Italie en août 1937 qui va le marquer.

Les années scolaires 1935 à 1939 se déroulèrent à l’école séraphique de Fontenay-aux-Bois (Val-de-Marne). Le Révérend Père Supérieur, lors de la messe en sa mémoire en 1945, se souvint : « Quand je recevais en notre petit Séminaire de Pontchâteau-Bois, près de Paris, cet enfant au regard clair et pur qui était alors le petit André, je n’ai pu qu’admirer dans cet adolescent la foi profonde et ardente qui y vibrait déjà et qui, en dépit de tous les obstacles, ne ferait que s’affirmer davantage avec le temps pour l’attacher de plus en plus à Dieu et à sa vocation franciscaine. »


Ce n’est cependant qu’au début de cette guerre qu'André Boucher entra au noviciat contemplatif. Suivant les événements, son chemin le mena du couvent d’Amiens (Somme) à celui de Quimper (Finistère), à l'autre extrémité de la France, qu'il rallia le 5 août 1940.  Ils étaient 20 novices, 10 anciens et 10 nouveaux.

Ci-dessous : André Boucher (à gauche), avec sa soeur, ses deux frères, sa mère et deux nièces à Cheniménil.

Photos collection Gilbert et Claude Dunoyer de Segonzac (neveux d'André Boucher).

Famille Boucher

La famille Boucher (prononcer Bouchère) est originaire de Meurthe-et-Moselle. Elle est venue s’établir dans les Vosges avec Théodore Boucher (1819-1896), notaire puis papetier à Docelles dont il a aussi été le maire.
Son fils Louis Boucher (1857-1912) épousa Célina Perrin (1860-1951), issue d’une famille qui possédait Les Etablissements Héritiers Georges Perrin à Cornimont, dans les Vosges.
Parmi leurs quatre enfants :
- Valérie (devenue Mme Georges Cuny),
- Georges Boucher (industriel et directeur des papeteries Boucher à Docelles),
- Marguerite (devenue Mme Paul Laroche-Joubert),
Maurice Boucher, le père d’André.

Quelques photos de famille

L'engagement apostolique et le STO

 

Il prit l’habit le 17 septembre 1940, adoptant le nom de Frère Xavier. En septembre 1942, il rejoignit le scolasticat des frères franciscains de Champfleury à Carrières-sous-Poissy (Yvelines), s'y consacrant à une connaissance plus approfondie de l’Évangile et de Saint François.

Au printemps 1943, le vent tournait pour l’Allemagne hitlérienne : les Anglo-Américains avaient débarqué en Afrique du Nord, et Stalingrad venait de tomber. Tandis que tous les hommes valides étaient incorporés dans la Wehrmacht, l'unique solution pour alimenter les usines d’armement résidait dans la mobilisation des jeunes hommes des pays soumis par le Service du Travail Obligatoire (STO)

Le dilemme et l'apostolat clandestin

Cette loi, édictée par le régime de Vichy en connivence avec les nazis, réquisitionnait environ 600 000 jeunes Français, âgés de 19 à 25 ans (nés entre 1920 et 1922), pour les envoyer en Allemagne comme ouvriers pour au moins deux ans. Contrairement aux prisonniers de guerre, théoriquement protégés par la Convention de Genève et autorisés à avoir des aumôniers, ces jeunes ouvriers du STO jouissaient d’un statut particulier. Ils recevaient un salaire symbolique et deux semaines de congés annuels, mais étaient privés de toute protection spirituelle ou ecclésiale sous la convention. C’est sous l’effet de cette loi impitoyable qu’André Boucher fut réquisitionné, tout comme plusieurs de ses frères franciscains.
La menace de sévères représailles (la réquisition d'un père ou d'un frère à la place du réfractaire contraignit la majorité à l'obéissance. Les départs, souvent violents et sujets à des humiliations extrêmes, étaient encadrés par les forces de l'ordre françaises, agissant au service de l'occupant. 

Face à cette nouvelle forme de déportation, la hiérarchie catholique française, notamment le Cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris, et l’Abbé Jean Rodhain, initiateur du Secours catholique, se saisirent du sort de ces jeunes. Ils mirent sur pied la « Mission Saint Paul », un vaste effort pour y pallier. L'objectif était d'envoyer prêtres, séminaristes, religieux, militants de l’Action catholique et scouts, afin d'exercer un apostolat clandestin auprès des ouvriers déportés. Ces volontaires partaient en connaissance de cause, sans aucune garantie de protection.  Certains prêtres, initialement prisonniers de guerre, allèrent jusqu'à se faire "transformer" en travailleurs civils pour rejoindre leurs pairs, renonçant ainsi à la protection de la Convention de Genève. 

C’est dans ce contexte d’urgence spirituelle qu’une douzaine de jeunes franciscains du couvent de Carrières-sous-Poissy reçurent leur ordre d'appel en avril 1943. Fallait-il déserter et rejoindre les rangs du maquis, comme le firent certains Français ? En accord avec leurs supérieurs, ils choisirent la voie de l’obéissance, estimant plus essentiel encore d’apporter une présence chrétienne et réconfortante au sein des camps de travail, s’engageant ainsi sur le chemin du sacrifice volontaire.

 

 

Travail forcé à Cologne

C'est donc à Carrières, alors qu'il achevait ses études de philosophie, que l’ordre de départ vint l'arracher, au cours de l'été, à sa vie d’étude, de prière et de recueillement. Il devint alors, avec onze autres de ses frères en religion, un travailleur forcé pour l’Allemagne. Parmi eux se trouvait le Frère Éloi Leclerc, dont le témoignage, recueilli notamment par Gilbert Dunoyer de Segonzac, est parvenu jusqu'à nous. Sur les onze départs, deux réussirent à s’évader durant le trajet ; six survécurent. Quatre frères franciscains n’en revinrent jamais.

Les étudiants ayant la faculté de terminer leur scolarité, les étudiants franciscains se préparèrent au départ par un travail de cheminot d'un mois à la gare d'Achères (Yvelines), du 15 août au 14 septembre 1943.

Le 14 septembre, il partit pour l’Allemagne. Refoulés à la frontière, ils laissèrent leurs habits franciscains à Metz. Arrivant à Cologne le 20 septembre, où il demeura jusqu’au 13 juillet 1944. Mais vite à Cologne, où ils travaillèrent dans différents emplois de la Reichsbahn (société des chemins de fer allemands), ils ressentirent, comme l'écrit Frère Xavier, « l'exil et le travail très dur », ainsi que « les alertes ». L'épreuve est adoucie par la veillée de Noël, ainsi que par la sollicitude du clergé local et des religieuses de Saint-Vincent-de-Paul (« chez qui nous disons la messe tous les matins »). 

 
Affectés à la gare de marchandises de Cologne, ils y travaillèrent près d’un an à des tâches de manutention, dans des conditions rudes, mais humainement tolérables. Leur besogne était celle d’hommes de peine, chargeant ou déchargeant wagons et fourgons. L’équipe de ces jeunes franciscains se révéla magnifique, pleine d’élan et de joie séraphique, malgré une fatigue qui, certains jours, les accablait. Cette lassitude provenait non seulement d'un travail pénible pour de jeunes hommes peu entraînés à de tels efforts musculaires, mais surtout des alertes nocturnes répétées, des bombardements qui les accompagnaient souvent, et de l’aide qu'ils apportaient aux sinistrés et aux malades. Le Révérend Père Supérieur soulignait : « Le Frère Xavier ne sera pas le dernier à donner son concours pour soulager une misère, réconforter un camarade de labeur qui se laisse gagner par le cafard ou accabler par de mauvaises nouvelles. Il aura même des attentions particulières pour ceux qui sont à distance. »

Les "douze alouettes"

Malgré les bombardements massifs de Cologne, les frères, se surnommant eux-mêmes « les douze alouettes », conservèrent un moral et une santé robustes. Vers la fin du mois de mai 1944, ils méritèrent même les « plus grandes louanges » d’un inspecteur pour la qualité de leur travail, y voyant un signe de gratitude préfigurant leur rapatriement.

 

Le souci de Frère Xavier était d'adapter sa vie de religieux (il était trésorier de la communauté des douze, transmettant "le compte de leurs dépenses aux supérieurs") à la vie professionnelle qui lui échoit et aux exigences apostoliques et liturgiques qui en découlèrent à ses yeux ("lui qui aimait tant la liturgie"). C'est à cette aune qu'il mesura les événements, mais sa participation à l'apostolat qui se développait le rendait aussi sensible à l'étau qui se resserrait, sans qu'il soupçonna, dans les mesures prises, la mise en œuvre du décret de persécution concernant cet apostolat. 

Un séminariste qui se promenait en soutane ayant été menacé d'un renvoi en France pour achever ses études, Frère Xavier écrivit ainsi : « Il y a trop de travail ici pour faire des sottises telles qu'elles puissent nous faire renvoyer vers la patrie. » Par ailleurs, lorsque le délégué des Français le désigna, avec deux frères, pour un stage d'encadrement des jeunes travailleurs, ils décidèrent de ne pas répondre au questionnaire, ne désirant pas quitter les chemins de fer de Cologne. Ces deux faits témoignent de la profondeur de son engagement apostolique.

Le Frère Xavier était toujours le premier à organiser, durant ses moments de liberté, notamment pour Noël, Pâques et la Fête-Dieu, de belles cérémonies religieuses aptes à réveiller la foi endormie des nombreux travailleurs de toutes nationalités qui partageaient leur quotidien. Cependant, l'affirmation de leur vie de foi et le ministère moral qu’ils exerçaient auprès de leurs compagnons de misère devenaient de plus en plus intolérables pour le régime nazi. La situation se crispa irrémédiablement avec la parution, le 3 décembre 1943, de l'ordonnance Kaltenbrunner. Ce document n'était rien de moins qu'un décret de persécution exigeant l’élimination de quiconque menait une activité religieuse auprès des jeunes travailleurs civils français. Une circulaire française parallèle demandait hypocritement aux délégués d'enquêter sur l'apostolat. Cette action se solda par de nombreuses arrestations, condamnations à mort, et l'assassinat de religieux, séminaristes, et laïcs entre fin 1943 et mai 1945.
Dès lors, toute action de ces missionnaires tombait sous le coup de la peine de mort. Leurs activités, qui consistaient uniquement à porter secours aux ouvriers, à leur apporter les sacrements, à encourager les faibles et à soutenir les éprouvés, étaient jugées anti-allemandes. C'est de ce risque suprême, délibérément encouru pour la foi et le service, que découle la désignation de « martyr de l’apostolat ». Conscient de cette menace grandissante et conformément aux mouvements de reflux déjà observés pour d'autres séminaristes, les frères attendaient leur retour en France avec une joie pleine d’espérance.

 

 

Les Franciscains arrêtés par la Gestapo

Cet espoir ne se concrétisa pas. Au lieu de revenir en France, les douze jeunes religieux furent dénoncés et arrêtés par la Gestapo le 13 juillet 1944, au titre de l’Action Catholique. Ils furent internés à la prison de Brauweiler, sinistre lieu installé sur la rive droite du Rhin face à Cologne. Séparés les uns des autres, mis au secret en cellule, ils furent tous interrogés de façon sadique et torturés pendant deux mois en raison de leurs activités apostoliques et de l’entraide qu’ils apportaient aux travailleurs forcés. Les nazis, soupçonnant une tentative de soulèvement, cherchaient désespérément à connaître l’endroit où ils auraient caché leurs armes. L’attentat manqué contre Hitler du 20 juillet 1944 avait provoqué un durcissement extrême des violences nazies. En dehors des interrogatoires, les frères travaillaient à l’aménagement des pistes de lancement des fusées V1 et V2. Un de leurs codétenus était Konrad Adenauer, catholique, qui partageait avec eux les colis reçus de sa famille et qui ferait, après la guerre, la carrière politique que l'on sait.

 

Les quatre martyrs du STO

Après deux mois, ils furent presque tous transférés dans les camps de concentration, notamment à Buchenwald. Cendrier, Le Ber, Paraire et Boucher furent embarqués le 17 septembre 1944 vers ce camp, situé dans les collines au-dessus de Weimar. Redoutant les épidémies de typhus qui faisaient rage, les Allemands parquaient les nouveaux venus pendant un mois dans le « petit camp », à l’intérieur de Buchenwald, et les soumettaient à des traitements de désinfection. Les conditions de vie y étaient extrêmement précaires : nourriture symbolique, couchage à même le sol avec une mince couverture. 


Puis ils furent logés dans des baraques de 20 x 10 mètres où ils s'entassèrent à 600 : ils étaient sur quatre étages, en couchettes superposées. C'est ce qu'à Buchenwald on appelait le "petit camp". On n'y travaillait que peu de temps, chaque jour. Quelques groupes étaient occupés au pavage du camp qui était encore en emménagement. Ils allaient chercher des pierres en dehors du camp, les ramenaient sur l’épaule et les déposaient à l’endroit à paver. Après deux mois, ils furent transférés au grand camp, baraque 17, mais pour peu de temps. C'est là que Frère Xavier se fit voler, une nuit sans doute, sa paire de souliers. Bien ennuyé, il alla quelques jours avec des espèces de savates… Enfin, on les équipa pour un départ à Halberstadt, et Frère Xavier reçut une paire de galoches.


Le froid rigoureux de l’hiver 1944-1945 rendit la situation intenable. C’est dans ces circonstances que se manifestèrent le courage et l’abnégation de certains : Frère Xavier, le plus fragile, malgré ses souffrances, partageait toujours ses moindres ressources. Il chérissait la solitude, le silence et la prière. De nature délicate, il souffrait beaucoup de la promiscuité des camps. Il était plein d’attention pour les plus faibles, et sa délicatesse étonnait dans ce milieu rude, presque barbare.


Le 13 novembre 1944, il fut transféré au camp de Langenstein-Zwieberge à Halberstadt (camp d’extermination), un des "Kommandos" annexes du camp de concentration de Buchenwald. Ce camp a été ouvert d'avril 1944 à avril 1945 pour la création d'une usine souterraine de la société Junkers par plus de 7000 déportés de 23 pays, dont 953 Français. Il y avait une colline qui fut percée de part en part par deux grandes galeries perpendiculaires. Sur ces deux galeries s'ouvraient d'autres galeries secondaires. Les galeries principales avaient 10 à 12 mètres de large et 6 à 7 mètres de haut. Pour les creuser, une équipe travaillait au marteau-piqueur, à la dynamite, une autre déblayait et évacuait la roche avec des wagonnets. Une équipe de maçons édifiait la base du revêtement intérieur : c'était une sorte de mur épais monté assez haut. Des manœuvres amenaient à pied d'œuvre le ciment nécessaire avec des wagonnets qu'ils poussaient. Parfois, on disposait d'une petite locomotive pour tirer les rames des wagonnets, mais celle-ci était à vapeur, emplissait de fumée le tunnel et l'on préférait encore ne pas l'utiliser. La voûte était faite au moyen de plaques de ciment préparées à l'avance, d'une mesure de 60 x 60 environ. C'est au transport de ces plaques avec des wagonnets que travaillaient l'abbé Héry ainsi que Frère Xavier. Un jour, ce dernier laissa échapper une de ces plaques qui lui écrasa le doigt, cela lui valut quelques jours d'incapacité de travail.

Restant alors au camp, il préparait le repas de ses camarades : percevant la ration globale, il faisait les parts et disposait le maigre repas, si bien que les travailleurs étaient tout ravis, au retour du chantier, de n’avoir plus aucun souci matériel. Les travailleurs touchaient les rations toutes les 24 heures. Chaque ration comportait environ 500 grammes de pain, un bout de saucisson, parfois un peu de margarine. En outre, il y avait de la "soupe" : on absorbait le liquide en vitesse pour avoir quelque chose de chaud dans l'estomac au cours de la journée et au fond, on trouvait quelques carottes ou rutabagas. En plus, on recevait trois fois par semaine quelques pommes de terre qui généralement étaient mal cuites et se présentaient comme une bouillie où se mêlaient épluchures de pommes de terre avec la partie comestible. Le repas fini, on ne songeait guère qu'à dormir. On n'avait d’ailleurs guère d'autres ressources, car on était démuni de tout.

Dans cette déréliction, le fils de Saint-François qu'il restait a réussi à garder son Missel : « Ce seul réconfort, il l'offrait largement autour de lui, à défaut d'une eucharistie » (car l'Eucharistie ne réussissait que très rarement à pénétrer, faisant ainsi de ces lieux d'ignominie, ce que Jean-Paul II a appelé un « Gethsémani du monde contemporain »). L'abbé Héry témoigne qu'il demandait fréquemment : « Xavier, passe ton Missel ! », car le précieux volume était toujours entre les mains de quelqu'un d'avide de s'y plonger.  C'était la grande lecture des frères ! 


 

Les quatre martyrs qui périrent dans le camps de Langenstein sont :

  • Frère Gérard-Martin Cendrier (25 ans) : Originaire de Paris, il « partageait tout ce qu’il avait ». Il mourut d’épuisement le 24 janvier 1945.
  • Frère Xavier Boucher (24 ans) : Originaire des Vosges, « plein d’attention pour les autres », il mourut lui aussi d’épuisement le 15 mars 1945.
  • Frère Roger Le Ber (25 ans) : Originaire de Landivisiau (Bretagne), « il aimait tout le monde autour de lui et tout le monde l’aimait ». Lors de l’évacuation du camp d’Halberstadt, épuisé, il fut abattu par un soldat allemand sur le bord de la route, le 12 avril 1945.
  • Frère Louis Paraire (26 ans) : Originaire de Vincennes (Val-de-Marne), « toujours soucieux de répandre autour de lui un climat de charité et de fraternité très unie ». Il mourut de dysenterie, le 26 avril 1945, dans un wagon de chemin de fer en direction du camp de Dachau.

Témoignages



24 février 1944 : "Nous sommes un peu inquiets ; car pas loin d'ici un séminariste a été appelé par la police (qui lui a dit) : "Nous savons qui vous êtes ; nous allons tâcher de vous faire rentrer en France pour achever vos études de théologie". Ce brave garçon a le tort de se promener en soutane. Il y a trop de travail ici pour faire des sottises telles qu'elles puissent nous faire renvoyer vers la patrie." (lettre de Frère Xavier à sa mère)

Note : Cette dernière phrase témoignage de la profondeur de son engagement apostolique. C'est aussi la raison pour laquelle dans le même temps, il a l'attitude que manifeste la lettre suivante :


2 mars 1944 : "Je suis connu par le délégué des Français comme un garçon bien et dévoué envers les malades. Aussi, il m'a informé (ainsi que deux frères) que tous les trois nous étions désignés par lui pour accomplir un stage de huit jours en Westphalie : ce stage devant nous donner les éléments nécessaires de l'encadrement des jeunes travailleurs français. Nous ne désirons pas quitter les chemins de fer, Koln ; ni mes frères ; aussi nous ne répondons pas au questionnaire expédié, espérant que rien ne viendra des autorités supérieures." (lettre de Frère Xavier à sa mère).

Mort pour le Christ

L'hiver effroyable de 1944-1945 fut un cauchemar. Ils y survécurent jusqu'à ce jour du printemps 1945 où ils furent envoyés en « commando » vers des destinations diverses. Frère Xavier fut dirigé vers le camp de Langenstein-Zwieberge à Halberstadt.

Le travail à Langenstein, dans la construction d'une usine souterraine, était très dur. Frère Xavier, très faible, a eu un mois de repos (février-mars 1945), mais il est retombé faible le jour où il reprenait le travail. Son corps épuisé ne résista pas longtemps ; il ne put être soigné à « l’hôpital » du camp.

Âgé de 24 ans, il était le plus jeune des franciscains du camp. Il s'éteignit seul, des suites d’une pneumonie, en silence et dans la paix, le 13 mars 1945 à l’infirmerie du kommando.

Ses frères témoignent : « Le voilà parti maintenant, là-haut, à tire d'ailes, dans le Royaume de la Lumière et de la Paix, dans la splendide Liturgie céleste, lui qui aimait tant la liturgie. Le voilà parti en vrai martyr du Christ, vénéré par tous ses frères qui ont vécu avec lui ces rudes journées. » 


Dans son homélie, le Révérend Père Supérieur affirma : « Votre fils et frère, chère famille en deuil, est mort pour une cause sacrée, la plus sacrée de toutes. Il est mort parce que catholique et apôtre, comme séminariste et religieux. Il a été arrêté et frappé, il a souffert et il est mort pour le Christ. »

Le jociste Gérard Écochard, qui partageait sa chambre au camp, a redit tout le rayonnement apostolique des frères, insistant sur celui de Frère Xavier « dont le calme et la maîtrise de soi aidaient ses compagnons de peine à s'appuyer sur lui dans les moments de dépression. » Son compagnon Frère Michel Fernand Delescluse, à qui Frère Xavier avait légué son bréviaire, compte beaucoup sur son aide pour son apostolat à venir, car il était « prêt pour le Ciel » avec sa « belle âme toute simple, à ses yeux si vivants et si purs, à son amour de la récitation du bréviaire, louange du Seigneur. » 


Frère Éloi Leclerc, pour sa part, fut dirigé vers des ateliers de construction d’ailes d’avion, avant d'être brusquement embarqué pour le camp d’extermination de Dachau au début d'avril 1945. Le calvaire dura 21 jours, entassés à 80 par wagon à bestiaux, sans hygiène ni possibilité de s'allonger, avec eau et nourriture réduites à la portion congrue. Vivants et morts étaient mêlés dans des conditions atroces, inimaginables. Lorsque les troupes américaines libérèrent Dachau le 29 avril 1945, la seule nourriture qu’elles purent offrir – des conserves – provoqua des dysenteries mortelles chez les prisonniers. Il fallut des semaines d'un régime lacté pour réhabituer les organismes à l’alimentation.

Finalement, sur les onze franciscains raflés, deux s’évadèrent et six survécurent. Quatre étaient morts, dont André Boucher. L’un des survivants, Frère Éloi Leclerc, a raconté leur histoire dans un texte émouvant.

Hommage et mémoire

Le 23 mai 1945, une cérémonie religieuse en sa mémoire fut célébrée à Cheniménil par le R.P. Supérieur du couvent des Franciscains.

« L’Église nous autorisera peut-être un jour à le vénérer comme un vrai martyr, et, au lieu de prier pour lui, comme nous faisons aujourd’hui, nous invitera-t-elle à l’invoquer et à faire valoir devant Dieu les mérites de cette mort précieuse unie à celle du Christ Rédempteur. Ce seront les heures de joie et de triomphe que nous ne verrons sans doute pas nous-mêmes ici-bas, mais dont vos enfants et petits-enfants seront les heureux témoins » annonça le R.P. Supérieur.


S'adressant à la famille Boucher : « Et vous, parents et amis d’une famille si éprouvée, que cette courte existence vous rappelle la suprême importance de la croyance en Dieu et de la fidélité à ses commandements. Une vie si brève soit-elle, peut être riche en mérites quand elle est faite de soumission à Dieu, de travail consciencieux et humble qu’il soit, de dévouement envers le prochain, de prières ardentes. S’il est vrai, comme l’a dit Tertullien, que « le sang des martyrs est une semence de chrétiens », nous sommes en droit de demander à Dieu que cette innocente victime du paganisme et de la barbarie nazie obtienne pour sa paroisse le réveil de la foi chrétienne. Je souhaite plus encore que sa mort prématurée aille jusqu’à susciter dans cette paroisse de Cheniménil de nombreuses et saintes vocations religieuses et sacerdotales capables de continuer ici-bas la conquête des âmes pour leur procurer là-haut à tout jamais, auprès de notre Dieu et Père, le repos, la paix et la gloire. »

Son corps repose en Allemagne à Langenstein.

Une plaque commémorative est apposée sur le caveau de la famille Boucher-Hommell à Cheniménil et au camp de  

camp de Langenstein-Zwieberge à Halberstadt (où chaque prisonnier mort dans le camp a son nom sur une plaque).


Son nom figure sur le monument aux morts de Cheniménil (Vosges) et sur celui de Carrières-sous-Poissy (Yvelines).


Au final, Frère Xavier incarne un esprit du « simple devoir accompli » et une certaine éthique de la responsabilité, de la discrétion et de l’engagement concrètement ancré dans le travail, des valeurs qui marquent plusieurs générations de la famille jusqu’à aujourd’hui.
L’humilité franciscaine de Frère Xavier ne vient donc pas de nulle part. À la lecture des lettres échangées avec ses frères franciscains ou les membres de sa famille, il semble bien qu’il ait trouvé dans son entourage familial le terreau fertile de valeurs d’engagement et de service, qu’il a ensuite fait fleurir dans une vocation.
Les archives rassemblées par Mgr Molette mentionnent qu’à Buchenwald, bien qu’il fût le plus fragile et de nature délicate, il était celui qui « partageait toujours ses moindres ressources », plein d’attention pour les plus faibles. Dans l’enfer d’un camp où l’instinct de survie pousse à l’égoïsme, son comportement est un véritable acte de charité. Il a chéri la solitude et la prière et son attachement à son Missel en est une preuve. Bref, pour lui comme pour d’autres, la sainteté n’est pas l’absence de souffrance, mais la permanence de l’amour de Dieu dans l’épreuve la plus extrême.
Lui comme les 49 autres martyrs l’ont prouvé en combattant, non pas avec des armes, mais en servant avec le cœur.



Texte écrit par Christophe Meynard.
Reproduction interdite sans autorisation.



Bibliographie et sources
- Service historique de la Défense, Caen - AC 21 P 428 795
- Éloi Leclerc, « Nous étions douze », texte rédigé en 1946.
- Mgr Charles Molette, « En haine de l’Évangile ». Victimes du décret de persécution nazi du 3 décembre 1943 contre l’apostolat catholique français à l’œuvre parmi les travailleurs requis en Allemagne (1943-1945), Paris, A. Fayard, 1993, 382 p.
- Frère Éloi Leclerc, « Le soleil se lève sur Assise », Desclée de Brouwer, 1999, pp. 21-36.
- Gilbert Dunoyer de Segonzac, « Quelques lignes sur Oncle Dédé Boucher », rédigé à Saint-Cast le 29 septembre 2005, document familial.
- Archives de la famille Boucher, détenues par la famille Hommell-Bachelier.
- Biographie en préparation par Christophe Meynard.
- Page du diocèse : https://dioceseparis.fr/frere-andre-boucher.html
- Page Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Martyrs_fran%C3%A7ais_de_la_Seconde_Guerre_mondiale
- Amis de la Fondation de la Résistance : https://www.memoresist.org/resistant/andre-boucher/
- Carrières-sous-Poissy histoire : http://philgene.free.fr/MOMUMENTS-MORTS/monumentauxmorts.html

L'ouverture de la cause de béatification de Frère Xavier et de ses compagnons fut officiellement rendue publique le 14 septembre 1988 par le Cardinal Decourtray, alors président de la Conférence des évêques de France. 

Cette démarche concernait, conjointement, un groupe de cinquante jeunes Français – prêtres, religieux, séminaristes, scouts, jocistes – tous victimes du nazisme. Cette cause collective est désormais inscrite dans l'histoire sous le nom éloquent de « Cause des martyrs de l’Apostolat ».

Une cause de béatification exige de longues et méticuleuses enquêtes, rendues complexes par la multiplicité des cas à étudier. Cependant, l'aboutissement de ces travaux est désormais imminent : l'année 2025 marquera la fin de cette étude par la cérémonie de béatification le 13 décembre à Notre-Dame de Paris.